Salon de lecture

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Philippe Prévost, Autopsie d'une crise politico-religieuse - La condamnation de l'Action française, éd Librairie canadienne, 2008
Bernard de Midelt

Philippe Prévost vient d'écrire un livre important sur la condamnation de l'AF par Pie XI. Il conviendrait dans un premier temps d'en faire une recension. Ce que tout un chacun pourra sûrement faire.
Par contre l'ouvrage a été violemment attaqué par Yves Chiron. Et, là, je peux intervenir. Cf. ci-dessous:


Etude critique de la recension de l'ouvrage de Philippe Prévost, Autopsie d'une crise politico-religieuse dans Maurrassiana n°10 par Yves Chiron [lien]


Dans sa recension de Maurrassiana n°10 de l'ouvrage de Philippe Prévost, Autopsie d'une crise politico-religieuse, Yves Chiron, historien méticuleux, commet un certain nombre d'erreurs. A notre avis par méconnaissance de la science politique traditionnelle (1).

I-. PIE XI a-t-il eu une intention religieuse (dans la condamnation de l’AF)?
Il y a une grande différence entre juger les faits et juger les personnes, ce qui correspond à la distinction Finis operis (c'est-à-dire la finalité de l'œuvre) et Finis operantis (la finalité de l'opérant)." (2)
Dans les actions humaines il convient de distinguer entre l'acte intérieur et l'acte extérieur. L'acte intérieur qui permet d'affronter la mort lors d'une guerre est celui de l'intelligence qui mesure le péril et de la volonté qui domine la peur.
L'acte extérieur consiste dans l'exécution de l'assaut face à l'ennemi.
L'acte intérieur lui-même comporte une intention objective et une intention subjective : l'intention objective même lorsqu’elle porte sur les actes de gouvernement est dans la plupart des cas discernable par l'observateur extérieur. En effet, ce que le Chef fait, c'est en général, précisément, ce qu'il a l'intention de faire, ce qu'il veut faire. Par contre l'intention subjective concerne les motivations profondes du Chef ; celle-ci reste totalement ou partiellement inaccessible à l'observateur extérieur.
Dans ce jugement que l’on porte sur l’Autorité, il convient de ne tenir compte que des « acta » et non des « verba ». Acta manent !

1° L'intention subjective de Pie XI
Or précisément dans le cas qui nous occupe ici, s'il y a bien une chose dont on ignore tout, c'est l'intention subjective de Pie XI. L'abbé Berto, auquel Chiron renvoie ingénument, écrit : « Pie XI a cru...que… » (3). Ainsi l'abbé Berto croit que Pie XI croyait que...Ni l'abbé Berto, ni Chiron, ne connaissent l'intention subjective de Pie XI dans cette affaire, quoiqu'ils se vantent de la savoir religieuse. (4) Berto a l'honnêteté d'écrire : "sa pensée (de Pie XI) demeurait enveloppée et obscure" (5) C’est le moins qu’on puisse en dire et tout ceci n’est que banal, s’agissant de l’intention subjective.

2° L'intention objective de Pie XI
Celle-ci est connue par les actes de l’Autorité. Et c'est là le seul débat possible. L'erreur de Chiron est de ne pas voir qu'on ne peut débatte de l'intention subjective, sauf à quitter l’analyse historico-politique pour d'autres "sciences" moins réputées (perception extra-sensorielle, spiritisme, etc.).
On ne peut débattre que des rapports entre les actes du Chef et son intention objective. Or dans le cas de Pie XI, il y a incohérence manifeste. « Hormis l’affirmation répétée qu’il agissait pour des motifs uniquement religieux »(6), tous les actes de l’Autorité étaient politiques. C’est ce que démontre bien l’ouvrage de Philippe Prévost. Ainsi la finalité objective de Pie XI, celle dont on peut raisonnablement parler, celle qui permet un jugement sur l’Autorité, a bien été politique. Quoiqu’il ait pu en dire lui-même.

II.- PIE XI, une politique religieuse ?

Cette confusion spirituel/temporel exprimée par le vocable « politique religieuse » se retrouve dans les reproches que l’Autorité religieuse fait à tous les catholiques se préoccupant de politique. Non seulement lors de la condamnation de l’AF mais en bien d’autres occasions que nous n’évoquerons pas ici.

Puisque Chiron se reporte systématiquement sur ce point à Berto, relisons celui-ci :
a – Le Pape « pouvait trouver mauvais…que des catholiques donnassent une motivation religieuse à un type d’action politique… ». (7) C’est le reproche classique ; le catholique compromet l’Eglise dans une option politique partisane. Reproche singulièrement inepte car la seule vraie politique est la politique « ici et maintenant ». Même la science politique n’existe pas « simpliciter » (ie dans l’absolu).
En sens contraire :
b – « Plus on répétait au Saint–Père que l’on n’était ni ne voulait être (à l’AF) qu’une école politique, qui n’avait comme telle à être ni chrétienne ni non-chrétienne…plus on le rebutait. »(8) C’est le reproche non moins classique : le catholique qui sépare le politique du religieux est un mauvais catholique.
On voit bien en rapprochant les textes qu’il n’est possible d’échapper au premier reproche qu’en tombant dans le second, et vice-versa.
Ainsi on comprend mieux l’abandon du politique par les catholiques fidèles, laissant la place aux seuls libéraux, indifférents à cette problématique vaticane.
Mais surtout on ne peut exonérer Pie XI de ne s’être point adressé à lui-même les reproches qu’il faisait à autrui. Car il a compromis l’Eglise dans une politique briandiste et simultanément il a condamné l’AF sans intention objective religieuse.


Annexe : à propos de l’accusation de « délire répressif »(9) portée par Prévost contre Pie XI :
Yves Chiron reproche à Prévost cette expression. Mais là encore il a tort. Il faut avoir lu Besson Jules sj, L’Action française et la conscience chrétienne - Décisions de la S. pénitencerie - Textes et commentaire, éd Spes 1928, 95p. A coté de la persécution de l’AF, la répression des « intégristes » avant et après concile reste de la petite bière.


Bernard de Midelt
__________

(1) Chiron Yves, op cit :
p 3 : « Pie XI… a mené une politique religieuse ». Chiron reproche à Prévost le signifiant composé « dogme du ralliement », mais « politique religieuse », vraiment, ce n’est guère mieux.
p 4 : « entretenir de bonnes relations avec la France républicaine ». C’est la nouvelle définition du ralliement proposée par Chiron.
(2) Cf. Pègues Thomas, Commentaire français littéral de la somme théologique, XI p 241.
Cf. aussi saint Thomas d'Aquin, Commentaires de st Mathieu VII, 1 : "Il nous a confié la charge de juger des choses extérieures, mais Il s'est réservé les choses intérieures."
Cf. également Léon XIII, Apostolicae Curae du 13 septembre 1896, Denz 3318 : « l’Eglise ne porte pas de jugement sur la pensée ou l’intention, puisqu’il s’agit de quelques chose qui est de soi intérieur ; mais dans la mesure où elle est exprimée, elle doit en juger. » ie on ne peut juger de l’intention qui, par nature, est interne ; mais on en doit juger en tant qu’elle se manifeste extérieurement. Autrement dit distinguons juger de l’intention en tant que celle-ci ressort de la « finis cujus gratia », c’est-à-dire de la fin en vue de laquelle on agit. Et juger de l’intention en tant que celle-ci ressort de la finis cui, c’est-à-dire de la fin qui est le résultat et le terme de l’action.
(3) Berto V.-A. abbé, Une opinion sur l’Action française, Itinéraires n°122 avril 1968, (réédition BCM 2002 avec la même pagination, cf. www.duquesne-diffusion.com/). pp 81 et 89. Cf. aussi p 82, parlant de Pie XI, « on le rebutait ». Un point de vue éminemment subjectif.
(4) Chiron Yves, op cit, p 4 - Berto V.-A., op cit p 81.
(5) Berto V.-A., op cit, p 92.
(6) Berto V.-A., op cit, p 83.
(7) Berto V.-A., op cit, p 90.
(8) Berto V.-A., op cit, p 82.
(9) Prévost Philippe, op cit, p 204.

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