Salon de lecture

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Al Qaida bande-t-elle encore ?

Alain Chouet, ancien chef du renseignement de la DGSE, a donné une conférence très intéressante au Sénat, affirmant qu’Al Qaida était bien morte entre 2002 et 2004. On peut voir ou lire cette conférence ici : [lien]
Non pas que l’on soit surpris d’apprendre que la cellule qui regroupait d’anciens combattants d’Afghanistan à la période soviétique n’ait pas survécu à la destitution du régime taliban, mais le plus intéressant est l’exposé du mécanisme qui a conduit à la fortune (pas au sens pécuniaire !) démesurée de ce label «Al Qaida». Au départ, il y a cette nécessité pour les media de nommer les choses de manière réductrice, pour produire un discours simple, voire simpliste et manichéen. Après ça, qu’importe si la filiation avec Al Qaida des différents terroristes de Madrid, Londres, Bombay (etc.) ne pouvait être trouvée, si l’irruption d’une branche «Al Qaida Maghreb» avait tout l’air d’être fantasmatique : tout le monde y trouvait son compte, autant les occidentaux qui se faisaient un ennemi à leur taille (démesurée par leur égocentrisme), que tout terroriste islamiste ou assimilé qui pouvait recourir à ce label pour se faire entendre. Le seul inconvénient est que, sur le plan opérationnel, pour autant qu’on veuille éradiquer le terrorisme et non simplement l’instrumentaliser, on ne peut pas combattre un ennemi sans le connaitre, et encore moins si on s’auto-intoxique sur sa nature.

Cela posé, posons-nous la question suivante : pourquoi les feux de la rampe sont-ils aujourd’hui braqués sur le Yémen ? Pour résumer, à Noël dernier, un nigérian est arrêté avant de faire sauter le vol Amsterdam/Detroit, et affirmera avoir été entrainé au Yémen. Il ne faut pas longtemps pour mettre sur le devant de la scène une nouvelle branche «AL Qaida Péninsule Arabique», qui aurait élu domicile au Yémen… Lorsque je soupçonne une manipulation de l’information, je commence toujours par appliquer la méthode, pas franchement novatrice mais qui a fait ses preuves, du «à qui profite le crime ?» En l’occurrence, qui aurait intérêt à brandir le spectre d’une résurgence d’Al Qaida au Yémen ? De bons éléments de réponse se trouvent dans ce texte de William Engdahl (désolé pour les puristes francophones, je ne l’ai trouvé qu’en anglais…) : [lien]. Il en résulte que 2 acteurs principaux auraient intérêt à une intervention américaine accrue pour «combattre Al Qaida» au Yémen : le Président Abdullah Saleh et les Américains eux-mêmes.
Saleh, président du Yémen du Nord depuis 1978 et du Yémen réunifié depuis 1990, a toujours dû faire face à une opposition plus ou moins affirmée du sud, même après la courte guerre de 1994. Dans ce contexte, il s’est allié avec des islamistes contre des velléités socialistes du sud. C’est peut-être ce qui explique l’indulgence dont ont semblé bénéficier les libérés de Guantanamo, entre ceux qui ne sont jamais retournés en prison (en contrepartie d’une promesse de se tenir tranquille), et ceux qui ont réussi des évasions massives… En parallèle, depuis 2004, Sana’a ne se sort pas de la révolte armée zaydite au nord, à Saada. On a accusé cette dernière, pour forcer la bienveillance américaine, d’être financée par Kadhafi, puis par l’Iran (tous les méchants y sont passés, mais je ne rentrerai pas dans la querelle de spécialistes quant à la compatibilité entre zaydites et chiites). Il semblerait que, en février 2010, le gouvernement yéménite soit parvenu à ses fins en obtenant des interventions aériennes américano-saoudiennes contre Saada, accusée de collusion avec … Al Qaida. La même accusation est aujourd’hui portée contre les séparatistes du sud qui, même sans l’apport d’Al Qaida connaissent une recrudescence de leur activisme.
Les Américains, quant à eux ont tout intérêt à soutenir Abdullah Saleh pour prendre pied à Aden et sur une cote du détroit de Bab Al Mandab, aujourd’hui infesté de pirates et qui contrôle l’accès à la Mer Rouge. Ce passage est donc crucial pour l’approvisionnement en pétrole, y compris de la Chine, et son contrôle par les Etats-Unis permettra de maintenir encore le monopole du dollar dans les transactions pétrolières.

Pour conclure, en paraphrasant Alain Chouet, on peut dire qu’Al Qaida est bien morte mais « avant de mourir, elle a été engrossée par les erreurs stratégiques de l’Occident et les calculs peu avisés d’un certain nombre de régimes de pays musulmans ». Et tous ces rejetons n’ont pas fini d’être instrumentalisés…
Georges

Parce que la participation ne prend pas vraiment ici, j'ai raccroché une discussion sur le même sujet chez nos camarades de Scriptoblog:
[lien]
Georges

Pour être tout à fait objectif, je me dois de mentionner une recension de thèses «opposées»: [lien]
On le voit, l’opposition avec les propos d’Alain Chouet est assez mince si l’on prend la peine de définir les termes… Là où Alain Chouet définit la Qaïda comme une organisation incarnée, avec des moyens d’action, les partisans d’une survivance de la bête doivent englober dans le concept toutes les métastases incontrôlées et éloignées du phénomène (que Chouet distingue bien en conclusion de son intervention), pour faire d’Al-Qaïda non plus un groupe terroriste mais un «mouvement social», voire une «créature du web»! Pourquoi donc garder le même nom (on ne connait bien que ce qu’on peut nommer et distinguer)? Car si l’on admet que les vestiges d’Al-Qaïda sont aujourd’hui en Afghanistan sous la coupe des Talibans retranchés, ou au Yémen, terrés parce que ne bénéficiant pas d’un réel soutien des tribus, ce flou conceptuel est contre-productif à force de pouvoir désigner n’importe quel excité musulman qui déplait aux Américains (donc, toujours à l’exception, bien sûr, des Tchétchènes qui, bien que terroristes et musulmans à l’occasion, ne peuvent prétendre au label de la nouvelle Bête Immonde : souvenez-vous du pied de nez diplomatique de Poutine qui, au lendemain du 11 septembre 2001, avait été le premier à formuler ses condoléances et sa compassion pour les Etats-Unis !).
Enfin, si vous voulez un témoignage émanant de l’intérieur de la Qaïda historique, je vous conseille de lire le livre de Nasser al-Bahri et Georges Malbrunot, dont j’ai fait une rapide présentation en commentaire de la fiche sur L’islamisme à l’heure d’Al Qaida [lien].

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