Salon de lecture

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Contre-insurrection

 

Titre

Contre-insurrection

Théorie et pratique

Auteur

David Galula

Editeur

Economica

Date de parution

Janvier 2008

 

« Un esprit vif et bouillant, parfois un peu brouillon mais toujours efficace. Ne manquant ni d’initiative, ni d’originalité, Galula gagne à ne pas être bridé. A ne pas perdre de vue dans l’intérêt de l’armée. »  Telle est la dernière appréciation que ses supérieurs portent sur David Galula, qui, après 24 ans de carrière militaire (1939-1963), décide de quitter le service actif pour devenir visiting fellow  à Harvard. Fort de cette sentence, Galula disparaîtra complètement des mémoires militaires françaises pendant 45 ans. Contre-insurrection, Théorie et pratique, publié en anglais en 1963 aura en effet attendu 2008 pour traverser l’Atlantique… et devenir en quelques mois une référence incontournable de la pensée militaire française.

*

Trop grave pour souffrir l’improvisation, trop complexe pour entrer dans la cadre d’une doctrine figée, l’art de la  guerre peut, au mieux, être appréhendé au travers de lois empiriques. La guerre révolutionnaire occupe ici une place à part : « Non seulement, comme chacun le sait, elle possède des lois propres qui diffèrent de celles de la guerre conventionnelle, mais en plus, la plupart des lois valables pour l’un des adversaires ne s’appliquent pas à l’autre » (p. 4).

Dans les guerres révolutionnaires, conflits prolongés opposant un insurgé qui cherche à prendre le pouvoir à un loyaliste qui cherche à le conserver, seul l’insurgé peut déclencher les hostilités, puisque la contre-insurrection ne se conçoit qu’en réaction.  Il souffre au début du conflit d’une  infériorité matérielle considérable, mais bénéficie d’une supériorité au plan immatériel : « la puissance idéologique d’une cause sur laquelle baser son combat » (p. 15). Le but de l’insurgé est donc de passer de la faiblesse à la puissance, par une longue bataille ayant pour enjeu la population.  Dans ces conditions, la guerre n’est plus « la continuation de la politique », elle est politique : « toute opération militaire doit être planifiée en prenant en compte ses effets politiques, et vice versa. » (p. 18). Guerre longue, sans « choc initial » ni  bataille décisive dans les premiers temps, la guerre révolutionnaire coûte cher au camp loyaliste, car « le désordre, état normal de la nature, est beaucoup moins cher à créer qu’à combattre » [1] (p. 20) Prisonnier de ses responsabilités, le loyaliste mène une campagne complexe dans des conditions difficiles : il est jugé sur ses actes quand l’adversaire est jugé sur ses promesses.

Pour avoir une chance de l’emporter, l’insurgé doit s’appuyer sur quelques atouts indispensables. Une cause solide « confère à l’insurgé un atout formidable, bien qu’immatériel, qu’il peut progressivement transformer en une force concrète. » (p. 31). Elle lui permettra alors d’exploiter les faiblesses du loyaliste, politiques, mais surtout administratives (cf l’Algérie) et policières. Quant aux effectifs militaires, un rapport de force de 20 contre un au profit des loyalistes parait une moyenne raisonnable. D’autres facteurs,  géographiques, ainsi que l’existence d’un soutien extérieur [2] peuvent servir la cause de l’insurgé.

Les insurrections peuvent être classées selon deux modèles.

Le  modèle « orthodoxe »  communiste ne vise « pas simplement  à renverser l’ordre existant, mais aussi à mener une transformation complète du pays […] » (p. 70). Il suit cinq étapes : la création d’un parti (1), le front uni (2), réalisé par des alliances autour du parti, le combat de guérilla (3), la guerre de mouvement (4), avec les premières unités régulières insurgées, et enfin la campagne d’annihilation (5). Le parti devra être crée en vue de luttes longues et difficiles, incluant des revirements spectaculaires, y compris après la victoire (centralisme démocratique, autocritique).  La solidité du lien entre le parti et l’armée révolutionnaire est un autre point clé (rôle des commissaires politiques). « Une embuscade contre une patrouille loyaliste […] si elle ne permet le ralliement d’aucun village et ne ‘mouille ‘ pas la population […],  ce n’est pas une victoire » (p. 78). Enfin, la mobilisation de  la population est réalisée grâce à un double rattachement de chaque citoyen : à une organisation horizontale (village), et à une verticale (catégorielle) ; et en s’appuyant sur une police politique secrète.

Dans le modèle « bourgeois nationaliste »,  l’insurgé poursuit un objectif limité à la prise de pouvoir ; il va chercher à bâtir rapidement un parti révolutionnaire, en deux étapes : le terrorisme aveugle (1), à fin publicitaire (La Toussaint rouge en Algérie), et le terrorisme sélectif (2), qui vise à isoler le loyaliste des masses.

Les phases (1) et (2) du modèle orthodoxe forment une période de guerre révolutionnaire « froide », pendant laquelle l’insurgé opère de façon essentiellement légale. Pendant cette période, « le problème essentiel pour le loyaliste vient du fait que le danger réel de l’insurrection apparaîtra toujours bien faible au regard des exigences qu’impose une riposte adéquate dès ce stade » (p. 96). Pourtant quatre modes d’action s’offrent au loyaliste : l’action directe contre les dirigeants de l’insurrection (sans toutefois faire de publicité inutile à l’insurgé), l’action indirecte sur les conditions de l’insurrection (réformes, adaptation du système judiciaire, de la bureaucratie, de la police et des armées), l’infiltration, et le renforcement de son propre appareil politique au sein de la population (qui sera un enjeu essentiel pendant la phase « chaude »).

Lorsque l’insurrection s’engage dans la lutte armée (guerre révolutionnaire « chaude », phases (3) à (5), elle lève une ambigüité. Mais de nouvelles difficultés attendent le loyaliste. Si ce dernier mène une guerre conventionnelle, axée sur la conquête de territoires et la destruction de l’ennemi, il se heurtera à un ennemi qui est « partout et nulle part à la fois » (p.  108). Seule une véritable saturation du pays pourrait alors permettre le succès.  Chercher à adopter la doctrine de l’insurgé ferait ressembler le loyaliste « à un géant tentant de rentrer dans une tenue de lilliputien » (p. 110). Il lui faut donc découvrir les lois spécifiques de la contre-insurrection.

1ère loi : le soutien de la population est aussi vital pour les loyalistes que pour l’insurgé.

2ème loi : ce soutien ne s’obtient que par l’action d’une minorité active [3]. Pour bénéficier de cette action, le gouvernement doit mener une politique compatible avec les aspirations de la population.

3ème loi : le soutien de la population ne s’obtient que si la menace de l’insurgé est en partie écartée. « Toute action politique efficace sur la population doit être précédée d’opérations policières et militaires contre les unités de guérilla et les organisations politiques des insurgés » (p. 117). Un de corolaires de cette loi est la nécessité pour le loyaliste de remporter un succès significatif dans les premiers temps du conflit pour démontrer sa volonté et sa capacité de gagner la guerre.

4ème loi : l’intensité des efforts et la quantité des moyens sont essentielles. « Cela signifie que les efforts ne peuvent pas être dilués à travers le pays. Ils doivent être appliqués successivement à chaque région. » (p. 118)

La lutte contre l’insurrection se joue au plan militaire, judiciaire et politique. Pour pallier à l’insuffisance de l’administration, « le soldat doit être préparé à tenir chacun des rôles clés de cette situation. Il doit pouvoir être à la fois un travailleur social, un conducteur de travaux, un instituteur, un infirmier ou même un chef scout. » (p. 132).  Mais il importe que la primauté, à tous les échelons administratif, aille au pouvoir civil : « une guerre révolutionnaire est faite de 20% d’action militaire et de 80% d’action politique » (axiome communiste chinois, cité p. 134). Le loyaliste doit concentrer ses efforts et les appliquer d’abord à une région donnée : une fois l’insurgé chassé, son organisation démantelée et la population encadrée, il pourra transférer son effort dans une autre zone d’action. La nécessité de s’assurer rapidement une victoire incontestable et celle d’acquérir de l’expérience dans un nouveau type de conflit incitent le loyaliste à commencer son action par une zone « facile ». A moins que les circonstances et un rapport de force très favorable ne l’incitent, à l’inverse, à progresser du difficile vers le facile. D’un point de vue tactique, le terrain doit être étudié de manière tout à fait classique (excepté le fait que, pour l’insurgé, une plaine constitue un obstacle et une chaîne de montagnes une zone favorable). La population doit aussi être étudiée, dans ses caractéristiques objectives et subjectives : « une telle analyse politique revêt en guerre révolutionnaire la même importance que l’étude des cartes dans une guerre conventionnelle » (p. 150) [4]. Mais, « avant de s’engager dans cette entreprise de taille, le loyaliste doit faire face à ce qui est probablement le problème le plus difficile de la guerre : il doit s’armer d’une contre-cause compétitive. » (p. 151) Des réformes, même partielles, doivent être lancées, prioritairement à l’échelon local, leur chronologie et leur nature étant à choisir avec discernement, sous peine de déstabiliser le camp loyaliste.  Enfin, la première région ciblée par le loyaliste doit être une région test, qui permette, par une observation objective et organisée, de perfectionner le processus mis en œuvre.

Dès lors, les opérations doivent suivre, dans une région donnée, les étapes suivantes, systématiquement accompagnées d’actions de propagande à destination des loyalistes, de la population et des insurgés.

1)     Destruction ou expulsion des forces de l’insurrection. Le loyaliste conduit bouclages et ratissages, appuyés par de l’action psychologique.

2)     Déploiement des unités locales, statiques. La population, non plus la guérilla, devient l’enjeu ;  tandis que les unités mobiles interdisent tout retour de l’insurgé, les unités statiques établissent un maillage.

3)     Prise de contrôle de la population. Il s’agit à présent de couper la population de l’insurgé et de l’impliquer, voire de la compromettre, aux côtés du loyaliste (travail rémunéré, recensement,  etc.).  La sécurisation est un préalable indispensable : les loyalistes « doivent éviter de se retrouver dans la situation classique où ils régneraient en maître le jour mais abandonneraient la nuit à l’adversaire. » (p. 176)

4)     Destruction de l’organisation politique insurgée. Cette purge est délicate, car les membres de cette organisation sont parfaitement intégrés au tissu social local : elle doit donc être confiée à des spécialistes (police ou équivalent), mais sous la responsabilité du chef local qui devra avant tout faire preuve de jugement.

5)     Organisation d’élections locales. L’objectif de cette phase est de faire émerger des élites locales, capables de prendre en main les populations : l’erreur à éviter serait de sélectionner ces responsables selon le seul critère de leur loyalisme, au détriment de leur représentativité.

6)     Mise à l’épreuve des dirigeants élus.

7)     Organisation d’un parti politique. Les cadres locaux de qualité qui ont émergés lors de l’étape précédente sont peu à peu regroupés dans un parti national.

8)     Ralliement ou élimination des derniers insurgés. Cette dernière phase peut prendre la forme d’un retour aux grandes opérations du 1), mais menées cette fois avec le soutien de la population. Il se peut que quelques irréductibles continuent le combat pendant des années, ou bien muent progressivement vers le banditisme…

« Construire (ou reconstruire) un appareil politique au sein même de la population » (p 201) : tel est le cœur de la lutte contre insurrectionnelle. Un concept simple, mais dont la mise en œuvre s’avère souvent extrêmement difficile.

*

Les théories et les pratiques présentées ici sont majoritairement conformes avec celles développées par les contemporains de Galula. Très bon état de l’art des enseignements tirés des guerres révolutionnaires observées et traversées de 1945 à 1962, Contre-insurrection mérite une lecture attentive par la belle logique avec laquelle, partant de réflexions générales sur la nature et les objectifs de l’insurrection, David Galula nous conduit jusqu’aux considérations les plus pratiques sur la planification et la conduite d’opérations de contre-guérilla.

La marque personnelle de Galula, au-delà des quelques allusions désabusées sur la politique française de 1958 à 1962 et de sa très bonne connaissance de la guerre révolutionnaire chinoise (il a passé plus de cinq ans en Chine) réside notamment dans l’importance qu’il attribue au facteur politique : il fait sienne la maxime chinoise qui veut que la guerre révolutionnaire ne soit militaire qu’à 20 %, précise qu’il faudra, en certaines circonstances, « préférer une ronéo à une mitrailleuse » (p. 141), et insiste sur la nécessité pour le loyaliste de s’armer d’une « contre-cause » qui soit « compétitive ».

Son approche empirique  de la planification militaire est également assez originale : débuter  l’action sur une « région test », exploiter le « retour d’expérience » et ajuster ces méthodes avant d’étendre son action. Voilà une méthode plus humble et plus réaliste que les vastes plans de « sortie de crise », réalisés à grandes séances de brainstorming.

Enfin, Galula donne priorité à l’échelon local, qui permettra ensuite de stabiliser la situation nationale.  Notons simplement que les occidentaux choisissent aujourd‘hui une démarche opposée, l’organisation d’élections nationales étant souvent perçue comme la condition d’un retour à la normale.

Peut-on appliquer la « méthode Galula »  aux conflits asymétriques contemporains, et notamment au conflit afghan ? Si l’on entend appliquer cet ouvrage comme une recette, non. L’insurrection afghane n’a que peu de points communs avec les partis révolutionnaires de la guerre froide et de la décolonisation.  Les loyalistes de Galula incarnaient l’autorité légitime, du moins de leur point de vue, sur le territoire contesté : le but des loyalistes étant justement de pérenniser cette autorité, leur succès dépendait en partie de la confiance que leur accordait la population à long terme. Dans ces conditions, l’indispensable unité entre direction politique, action administrative, policière et militaire paraissait moins utopique qu’aujourd’hui…

Mais si l’on entend nourrir nos réflexions sur les guerres modernes par une lecture éclairante, Galula nous apparaîtra peut-être, comme au général Petraeus, comme « le seul vrai grand livre sur la guerre révolutionnaire » [5]

Hector

 

 

[1] Galula cite ici deux chiffres intéressants : En Malaisie, les Britanniques estimaient dépenser 200 000 dollars pour un rebelle malaisien (à comparer avec l’article de Michel Goya : « 10 millions de dollars le milicien ») ; en Algérie, le budget du FLN était au plus de 30 à 40 millions par an, somme que les armées françaises dépensaient en deux semaines.

[2] Contrairement à de nombreux auteurs, Galula ne considère pas le soutien extérieur comme indispensable à la guérilla, au moins dans sa première phase.

[3] Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes éthiques. « Pour cette raison, le plus grand crime que puisse commettre le gouvernement loyaliste est de se résigner à une guerre longue. Il ferait tout aussi bien de renoncer dès le départ. » (p. 114)

[4] A l’appui de cette idée, Galula livre deux chiffres, intéressants à retenir : il estime qu’une compagnie peut contrôler une petite ville de 10 à 20 000 habitants ; la taille optimale d’une zone d’action correspondrait, dans l’absolu,   à un diamètre de 3 jours de marche.

[5] Préface, p.  XII.

 



11/03/2009
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